La violence fondée sur le genre dans le contexte de la guerre n’est pas seulement une violation des droits humains, mais aussi un instrument systématique d’agression et de contrôle. La guerre russo-ukrainienne a montré comment la violence sexuelle et la torture sont utilisées pour intimider, contraindre et discréditer les civils, les journalistes et les prisonniers de guerre. Comprendre l’ampleur et la spécificité de ce phénomène est essentiel pour une documentation efficace, le soutien aux victimes et la mise en responsabilité des auteurs.
1. Avant 2022 : premiers signes de vulnérabilité liée au conflit
Avant même l’invasion à grande échelle de février 2022, des signes inquiétants de violence fondée sur le genre étaient observés dans les zones touchées par le conflit en Ukraine. Bien que ces phénomènes n’aient pas été entièrement étudiés, ils ont préparé le terrain à une escalade ultérieure.
Apparition de la violence sexuelle liée aux conflits (VSLC) : avant 2022, des informations isolées mais crédibles faisaient état de viols, de nudité forcée, de menaces sexuelles et de harcèlement lors de détentions, de perquisitions ou d’interrogatoires dans les régions instables. Ces actes relevaient de l’humiliation et de la domination, et non d’incidents aléatoires.
Lieux de détention comme zones à haut risque : des défenseurs des droits humains ont documenté des méthodes sexualisées lors d’interrogatoires — déshabillage forcé, menaces de viol, humiliation psychologique.
Sous-déclaration et accès limité : la faible présence institutionnelle, le manque de services pour les survivants et la peur des représailles ont conduit à une forte sous-notification des incidents.
Lacunes institutionnelles : avant 2022, l’Ukraine ne disposait pas d’un système complet de réponse à la VSLC ; l’accès à l’aide médicale, psychologique et juridique était extrêmement limité.
Ainsi, dès la phase initiale, la VSLC représentait un risque structurel, notamment dans les lieux de détention et les territoires occupés.
2. Situation actuelle (2023–2025) : escalade, tendances, dynamique
Avec le déclenchement de la guerre à grande échelle, une augmentation marquée des crimes violents a été observée, confirmée par l’ONU, les autorités ukrainiennes et les organisations indépendantes.
2.1 Ampleur et documentation de la violence sexuelle
Selon l’ONU (jusqu’en 2024), le nombre de cas documentés de VSLC a fortement augmenté.
Le rapport 2024 du Secrétaire général de l’ONU fait état de 209 nouveaux cas, incluant viols, électrochocs appliqués aux organes génitaux, nudité forcée et menaces de castration.
Entre février 2022 et décembre 2024, l’ONU a documenté 433 cas :
302 hommes
119 femmes
10 filles
2 garçons
Les chiffres réels sont beaucoup plus élevés en raison de la stigmatisation, du danger et du manque d’accès aux survivants.
2.2 Méthodes et schémas de torture
Méthodes systématiquement observées :
électrochocs sur les organes génitaux et la poitrine, passages à tabac, simulacres d’exécution, déshabillage forcé, viols, menaces de violences sexuelles.
La plupart des incidents surviennent dans les lieux de détention (officiels ou non), les centres de filtration et lors d’interrogatoires.
2.3 Victimes civiles et déplacements
Selon ONU Femmes (février 2025), depuis l’invasion plus de 3 799 femmes et 289 filles ont été tuées.
Plus de 6,7 millions de femmes ont besoin d’aide humanitaire.
Les risques de traite et de violence de genre augmentent dans les communautés touchées par les destructions et les déplacements.
2.4 Responsabilité et procédures judiciaires
L’ONU et la Commission internationale d’enquête qualifient ces actes de crimes de guerre et, potentiellement, de crimes contre l’humanité.
Cependant, les condamnations réelles restent rares ; la plupart des procédures sont menées par contumace et l’accès aux preuves demeure difficile.
3. Types de violence : les groupes affectés
3.1 Femmes civiles dans les territoires occupés
Violences les plus fréquentes :
violence sexuelle lors de perquisitions, torture en détention, menaces contre la famille, absence d’assistance et impossibilité de déclarer les crimes.
3.2 Mineurs
L’ONU recense 10 filles et 2 garçons parmi les victimes.
Les filles dans les territoires occupés sont particulièrement vulnérables à l’exploitation sexuelle, à la traite et aux déplacements forcés.
3.3 Femmes prisonnières de guerre et détenues
Selon l’ONU :
la VSLC a été documentée à l’encontre de 85 prisonniers de guerre, deux médecins militaires et six civils en détention.
Les violences comprennent viols, électrochocs, nudité forcée, humiliations sexuelles.
Des cas de mutilations sexuelles et d’exécutions ont été enregistrés.
Les femmes souffrent aussi de l’absence de produits d’hygiène, de soins médicaux et d’intimité.
3.4 Autres groupes
Les femmes parmi les personnes déplacées à l’intérieur du pays sont exposées à des risques accrus d’exploitation sexuelle et par le travail, de violences et de traumatismes psychologiques. La perte de logement, de ressources et de liens sociaux les rend particulièrement vulnérables, tandis que l’accès limité au soutien complique leur protection et l’aide dont elles ont besoin.
3.5 Femmes journalistes : ciblage, répression et violence de genre
Les journalistes ukrainiens travaillent dans l’un des environnements les plus dangereux au monde. Selon PEN Ukraine (mi-2025), la Russie a commis 836 crimes contre des journalistes et des médias — meurtres, enlèvements, tortures, bombardements de rédactions, disparitions.
Selon la FIJ (Fédération internationale des journalistes) / NSJU (Union nationale des journalistes d’Ukraine), parmi les quelque 30 journalistes détenus par la Russie, six sont des femmes. Elles subissent fréquemment des menaces sexualisées, une pression psychologique et des humiliations fondées sur le genre.
Viktoria Roshchyna en est un exemple tragique. Arrêtée en août 2023 dans la région occupée de Zaporijjia alors qu’elle exerçait son métier, elle a été soumise à de graves tortures : électrochocs, coups, blessures par arme blanche, privations extrêmes.
Son corps a été restitué en février 2025, portant de nombreuses marques de violence. Ce cas illustre la persécution ciblée des femmes journalistes dans le but de les intimider, les réduire au silence et empêcher la documentation des crimes de guerre.
Les attaques contre les journalistes constituent une tentative de détruire l’information indépendante et de dissimuler les crimes, y compris la violence sexuelle.
4. Conclusion : une dimension genrée de la guerre et une crise de justice
La violence contre les femmes et les filles dans la guerre russo-ukrainienne n’est pas accidentelle : elle constitue un élément structurel de l’agression.
Pour y répondre, il faut :
améliorer la documentation, y compris dans les lieux de détention ;
renforcer le soutien médical, psychologique et juridique aux survivants ;
mettre en place des mécanismes judiciaires efficaces, y compris la compétence universelle et les procès par contumace ;
prévoir des programmes de réhabilitation à long terme.
Comprendre et combattre cette violence est indispensable pour la justice, la paix et la reconstruction de l’Ukraine.